Pour la 12e fois me voici à Cowes, à l’heure anglaise, pour le départ du Fastnet.

Je connais la procédure : quitter le ponton 1h30 avant le départ, passer la « gate » le long du bateau de contrôle avec les voiles de tempête à poste, l’équipage en rang d’oignons à bâbord, annoncer le nombre de personnes à bord, obtenir l’accord du comité pour partir, ranger le bateau, puis se rendre à proximité de la ligne et attendre son tour de départ ; cette année nous étions le 6 -ème et avant dernier départ, devant les Classes 0.

13h35 : nos dix minutes, tous les équipiers sont attentifs aux ordres de notre barreur Fred. Décompte du temps : 4mn, 1mn, 40 s envoi du spi et départ au cordeau. A la VHF on entend « all clear » ; c’est parti.

Sortie express du Solent avec courant portant. Comme prévu le vent mollit à la fin de la journée. Les fichiers météo nous avaient montré que le vent de secteur Est, qui nous avait fait sortir facilement du Solent allait passer en Ouest Sud-ouest et entre les deux une zone de calme à traverser.

Nos routages donnaient une alternative : le nord près de la cote et le sud presque au milieu de la manche. Il était évident que passer au mieux cette zone de transition était essentiel pour le restant du parcours. Décision prise nous resterions sur une trajectoire un peu au sud de la médiane entre les deux options.

8

La nuit tombe et sur un mer plate le bateau glisse tantôt sous code 0, tantôt sous spi. Jean Luc en profite pour nous préparer un bœuf carottes du meilleur goût.

Au lever du jour je n’ai plus que 14 cibles AIS sur mon écran et généralement des bateaux de dimensions supérieures aux nôtres. Soit, nous sommes devant, soit nous sommes derrière, mais la présence des « gros » bateaux me fait pencher vers la première hypothèse. Alors puisque la mer est calme, et pour respecter la tradition du petit matin qui a toujours régné à bord des Anges de Milon, je prépare, dans ma poêle magique qu’il est strictement interdit à quiconque de toucher, deux œufs sur le plat bacon pour chacun de mes équipiers.

L’hypothèse « de devant » se vérifie au Lizard lorsque je peux voir notre position sur le tracker du RORC : premier IRC 1, et de voir aussi que nous avons une dizaine de mille d’avance sur Lann Ael, notre concurrent direct.

Un grain bien mouillé juste avant le passage des Scilly et puis route directe, au près bon plein, sur la pointe nord-est du DST du Fastnet que nous devons laisser à bâbord. 150 milles avec un vent soutenu d’Ouest 25 à 30 nœuds. C’est humide et secouant mais en une vingtaine d’heures nous sommes au coin du DST. A cet endroit, le vent de manière sympathique vire un peu Sud-ouest tant et si bien que nous parcourons sur un bord le segment de 5 milles environ qui nous sépare du rocher, là où je pensais que nous aurions à tirer quelques bords pour le passer. Inutile de vous préciser que pendant cette traversée le bœuf carottes a été remplacé par les Bolinos, plus simple à préparer.

Nous doublons le Fastnet le lundi 5 août à 12h17mn57s, en tête de notre flotte. Vu notre position nous avons droit à l’hélicoptère photographe au ras de l’eau.

Lann Ael 2 est 1H10 derrière nous ; nous savons que cette heure est celle que nous lui avons prise dans la nuit du samedi au dimanche en traversant la zone de transition évoquée ci-dessus, mais nous savons aussi que dans la deuxième partie entre le Fastnet et Plymouth Lann Ael sera plus rapide que nous (nous l’avions déjà vérifié dans le Fastnet 2017).

Lorsque nous repartons sud en direction des Scilly, je me dis : ça y est, nous sommes à 80/90° du vent apparent, cela va être plus sec. Erreur, avec un vent bien établi ouest sud-ouest pour 25 nœuds, un ris dans la GV le code 0 et le J2 en place, notre barreur Fred s’organise, avec talent, pour enchainer les surfs. Or à partir de 13, 14 nœuds l’eau s’élève le long du bordé avant tribord du bateau passe au-dessus du pont et là le vent pousse cette eau, façon karcher, directement à la face des équipiers où qu’ils se trouvent sur le bateau. Et puis pour faire bon poids il y a une partie des vagues qui se glissent malicieusement le long du J1, qui évidemment fait un peu cuillère pour vous renvoyer le flux à la figure donc si vous avez raté le karcher tribord vous aurez la douche bâbord.

Et là encore c’est Bolino, avec tout de même un peu de délicieux « Bayonne » que j’avais pris soin de mettre à bord discrètement.

13H30 et 150 milles après avoir passé le Fastnet nous contournons Bishop Rock et abattons pour la dernière séquence de 90 milles. Cette fois c’est tranquille le vent est SSW pour 20 nœuds, plus de surf pour nous. A à bord la tension monte d’un cran. Nous savons que, là encore, Lann Ael est plus rapide. Il nous a repris 7 milles environ entre le Fastnet et Bishop ; va-t-il passer ?

Le Lizard doublé on abat encore un peu Lann Ael est à notre vent, il nous reste 40 milles soit de 4 à 5 h à courir ; peut-il nous prendre nos 33 mn d’avance en temps compensé ? on cogite, on réfléchit au meilleur endroit pour empanner. Je fais une tournée d’œufs au plat (c’est bon pour le moral).

Plymouth approche il reste une heure de course Lann Ael nous a doublé il est 0, 5 mille devant mais on a encore 30 mn d’avance en compensé, pas possible Lann Ael ne peut pas aller deux fois plus vite ; on va le faire

Lann Ael coupe la ligne et 3 mn et 11 s après, nous la coupons à notre tour ; nous avons 29 mn et 46 s d’avance en compensé. Parcours effectué en 2 jours et 21h30 en temps réel et 3 jours et 5h18 en compensé.

Séquence émotion : on a gagné, on se congratule sous les téléobjectifs des photographes. Enfin L’Ange de Milon sur la première marche du podium du Fastnet. Il m’en aura fallu du temps depuis mon premier Fastnet en 1971, à bord d’un Super Arlequin pendant 6 jours et 6 h ; autre époque !

J’en ai déduit la recette :

Essayer 11 fois, avoir un bon bateau, un bon équipage un peu entrainé, être aux bons endroits dans la nuit du samedi au dimanche pour traverser la zone de transition, avoir un peu de chance, et c’est fait.

Merci mes équipiers Pierre – insubmersible n°1-, Jean Luc -le grillon du foyer-, Hippolyte – toujours là quand il faut -, Christophe – la force tranquille -, Michel – le régleur tout temps -, Sébastien – GViste attentionné – et merci à notre talentueux barreur Fred, l’homme qui ne lâche jamais rien ; sans eux point de victoire.

Jacques Pelletier